Abidjan – Bouaké – Près d’un quart de siècle après les crises politico-militaires qui ont profondément bouleversé la Côte d’Ivoire, le général de corps d’armée (2e section) Michel Gondi Gueu choisit de sortir de sa réserve. Dans un témoignage personnel, nourri de souvenirs, de précisions chronologiques et d’analyses militaires, l’ancien ministre des Sports et des Loisirs répond aux accusations et aux récits qui circulent depuis des années sur son rôle lors du coup d’État de décembre 1999, des événements d’octobre 2000 et de la rébellion du 19 septembre 2002.


Ancien commandant de la Garde républicaine, ancien chef de cabinet militaire du Premier ministre chargé de la Défense et ancien chef d’état-major particulier du président de la République, il affirme vouloir « laisser un témoignage à l’Histoire » et rétablir, selon ses propres termes, sa vérité face aux accusations qu’il estime infondées.

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Un témoignage au cœur d’une histoire encore controversée
Près de vingt-cinq ans après ces événements, les responsabilités des différents acteurs politiques et militaires continuent de susciter débats, controverses et interprétations parfois contradictoires. Les témoignages des principaux protagonistes constituent désormais des éléments importants pour éclairer une période qui a durablement marqué l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire.
Pour mieux comprendre les enjeux de ce récit, il convient de rappeler le contexte. Le 24 décembre 1999, une mutinerie militaire entraîne le renversement du président Henri Konan Bédié et porte le général Robert Guéï au pouvoir. Moins d’un an plus tard, en octobre 2000, de nouvelles tensions conduisent au départ de ce dernier et à l’accession de Laurent Gbagbo à la magistrature suprême. Enfin, le 19 septembre 2002, une rébellion armée éclate simultanément à Abidjan, Bouaké et Korhogo, ouvrant une décennie de crise marquée par la partition du pays, des affrontements militaires et de profondes fractures politiques et sociales.
C’est dans ce contexte que le général Michel Gondi Gueu entend aujourd’hui apporter son éclairage sur ces événements, en revenant successivement sur les épisodes qui continuent d’alimenter les débats.

Une affectation à Bouaké qu’il présente comme une simple décision administrative
Le général Michel Gondi Gueu commence par revenir sur son affectation à Bouaké, souvent présentée, selon lui, comme la preuve d’une implication dans la préparation de la rébellion.
Après le départ du général Robert Guéï du pouvoir, le 25 octobre 2000, il explique être demeuré plusieurs mois sans affectation avant d’être nommé chef du Bureau chancellerie à l’État-major des armées. Peu après, le chef d’état-major lui notifie sa désignation comme commandant en second de la 3ᵉ Région militaire de Bouaké, à la suite du remplacement du commandement régional intervenu après « l’affaire de la Mercedes noire ».
Selon lui, cette mutation relevait exclusivement du fonctionnement normal de l’institution militaire.

« Je n’ai pas été muté à Bouaké à ma demande, encore moins pour participer à une quelconque action subversive. »
Par cette mise au point, il entend réfuter les interprétations qui présentent sa présence à Bouaké comme un élément préparatoire au soulèvement armé de septembre 2002.
Il souligne que cette décision relevait exclusivement de la chaîne normale de commandement et qu’elle ne procédait d’aucune initiative personnelle. À ses yeux, les accusations qui établissent un lien entre cette affectation et le déclenchement de la rébellion reposent sur une lecture erronée des faits et méconnaissent les règles de fonctionnement des Forces armées.

« Je n’avais aucun intérêt à faire tuer cet officier »


Le passage le plus sensible de son témoignage concerne les accusations selon lesquelles il aurait commandité l’assassinat d’un officier supérieur au début de la rébellion.
Michel Gondi Gueu commence par corriger plusieurs éléments qu’il juge inexacts. Il affirme que l’officier concerné n’était pas colonel mais lieutenant-colonel, récemment promu, et commandait alors le Bataillon d’Artillerie Sol-Sol (BASS).
Au même moment, rappelle-t-il, il occupait les fonctions de commandant en second de la 3ᵉ Région militaire et figurait déjà au tableau d’avancement pour le grade de colonel.
S’appuyant sur l’organisation hiérarchique des Forces armées, il souligne qu’il était le supérieur direct de cet officier.
Dans ces conditions, il estime dénuée de toute logique l’hypothèse selon laquelle il aurait cherché à éliminer un subordonné pour accéder à des fonctions qu’il n’ambitionnait pas.
Il rappelle avoir déjà commandé la Garde républicaine, le 1ᵉʳ Bataillon d’infanterie d’Akouédo ainsi que plusieurs grandes unités militaires. Officier de l’Arme blindée et cavalerie, il souligne que son parcours n’avait aucun lien avec une unité d’artillerie et que ses perspectives de carrière étaient orientées vers les plus hautes responsabilités de l’armée.
Selon lui, il est donc contraire à toute logique militaire de soutenir qu’il aurait organisé l’élimination d’un officier placé sous son autorité hiérarchique afin de prendre le commandement d’une unité qu’il n’avait ni vocation ni intérêt à diriger.

« Je n’avais aucun intérêt à faire tuer cet officier. »
Par cette déclaration, le général Michel Gondi Gueu affirme vouloir répondre à ce qu’il considère comme l’une des accusations les plus graves portées contre son honneur militaire. Il assure que son unique préoccupation, durant cette période de crise, demeurait l’accomplissement de sa mission de défense des institutions de la République et le respect des devoirs attachés à son statut d'officier supérieur.

Une seule mission : défendre les institutions
Le général Michel Gondi Gueu affirme qu’entre la nuit du 18 au 19 septembre 2002 et son arrestation par les insurgés, le 25 septembre, il n’a poursuivi qu’un seul objectif : défendre les institutions de la République.
Il assure n’avoir participé à aucune opération dirigée contre un frère d’armes et considère que les circonstances exactes de la mort du lieutenant-colonel demeurent encore à élucider.
Selon son témoignage, les journées qui ont suivi le déclenchement de la rébellion ont été entièrement consacrées à l’organisation de la défense de la 3ᵉ Région militaire et à la préservation des institutions de l’État, dans le strict respect de la mission qui lui avait été confiée.

«Sans doute que l’Histoire dira un jour qui a tué ce jeune officier supérieur.»
Par cette déclaration, il estime que seul un travail historique rigoureux permettra d’établir les responsabilités exactes liées à ce drame.

Une réponse aux autres accusations
Le général Michel Gondi Gueu réfute également les allégations selon lesquelles il aurait participé à des missions clandestines d’approvisionnement en armes au Liberia ou reçu des instructions d’un officier moins gradé.
Selon lui, ces affirmations traduisent une profonde méconnaissance de l’organisation des Forces armées, de la chaîne de commandement et des règles qui régissent le fonctionnement de l’institution militaire.
Il dément également toute proximité politique avec le PDCI-RDA durant sa carrière militaire.
Son engagement politique, explique-t-il, n’est intervenu qu’en novembre 2019, plusieurs années après son admission en deuxième section et après la cession-absorption de Côte d’Ivoire Telecom par Orange, entreprise dont il présidait alors le conseil d’administration.
Il rappelle qu’en tant qu’officier en activité jusqu’en décembre 2013, le statut militaire lui interdisait toute adhésion à une formation politique.
À ses yeux, les accusations cherchant à lui attribuer un engagement partisan durant sa carrière militaire ne reposent sur aucun élément objectif.

Une réponse aux prises de parole publiques
Le général Michel Gondi Gueu revient également sur les déclarations d’un homme se présentant comme le fils de l’officier décédé.
Il explique que ce dernier s’était présenté à lui alors qu’il occupait les fonctions de ministre des Sports et des Loisirs afin de solliciter sa contribution pour l’organisation des obsèques de son père.
Selon son témoignage, il avait répondu favorablement à cette demande, dans un esprit de solidarité et de compassion envers la famille endeuillée.
Aujourd’hui, il se dit surpris par les accusations portées contre sa personne et regrette que ce geste de soutien soit désormais occulté par des mises en cause qu’il juge injustifiées.
Sans remettre en cause la douleur de la famille, il appelle au respect de la mémoire de l’officier disparu et invite à éviter les procès d’intention.
Pour lui, la recherche de la vérité historique doit reposer sur des faits établis et non sur des affirmations ou des rumeurs diffusées dans l’espace public.

Le récit du coup d’État de décembre 1999
Revenant sur les événements du 24 décembre 1999, Michel Gondi Gueu affirme n’avoir pas été informé à l’avance de la mutinerie qui a conduit au renversement du président Henri Konan Bédié.
Il indique alors avoir été appelé par d'anciens compagnons d'armes qui lui ont demandé de rejoindre le mouvement.
Il relate ensuite sa rencontre avec le général Robert Guéï au camp d’Akouédo, où celui-ci lui confie la mission d’assurer la sécurité de l’ambassadeur de France.
Le général rappelle également que tous les militaires radiés après les événements de 1995 ont bénéficié d’une amnistie leur permettant de réintégrer les Forces armées.
C’est dans ce contexte, précise-t-il, qu’il a été nommé à la tête de la Garde républicaine.
Il rend par ailleurs hommage au président Henri Konan Bédié pour sa grandeur d’esprit, rappelant notamment l’aide financière accordée aux militaires libérés de prison en mars 1997.
À ses yeux, cette décision du chef de l’État de l’époque témoignait d’une volonté d’apaisement et de réconciliation envers des soldats qui avaient traversé une période particulièrement difficile.
Le général Michel Gondi Gueu souligne enfin que son engagement au sein des Forces armées s’est toujours inscrit dans le respect de la hiérarchie militaire et des missions que la République lui a successivement confiées.

Les journées décisives d’octobre 2000


Le général Michel Gondi Gueu revient ensuite sur les événements qui ont marqué la transition politique d’octobre 2000, à l’issue de l’élection présidentielle ayant conduit au départ du général Robert Guéï du pouvoir.
Alors commandant de la Garde républicaine, il affirme avoir donné des instructions fermes à ses hommes afin qu’aucun tir ne soit dirigé contre les manifestants rassemblés devant le Palais présidentiel.
Selon son témoignage, sa priorité était d’éviter un affrontement qui aurait pu provoquer un bain de sang et aggraver une situation déjà extrêmement tendue.
Il explique également avoir participé à une démarche destinée à convaincre le général Robert Guéï de quitter le pouvoir afin de préserver la paix civile et d’éviter une confrontation entre les Forces armées et la population.
Michel Gondi Gueu affirme avoir, en outre, refusé toute proposition consistant à mettre en scène l’arrestation du général Robert Guéï. Il estime qu'un tel acte aurait constitué une humiliation inutile à l'égard d'un ancien chef de l'État et aurait durablement porté atteinte à son honneur d'officier.
Après le départ du général Robert Guéï, il dit avoir reçu un appel téléphonique du président Laurent Gbagbo lui demandant de prendre toutes les dispositions nécessaires pour assurer la sécurisation du Palais présidentiel et garantir la continuité des institutions de la République.
À travers ce récit, l'ancien commandant de la Garde républicaine soutient avoir constamment privilégié la stabilité des institutions, le respect de la hiérarchie militaire et la préservation des vies humaines.

« Il y a un temps pour parler »
Au-delà des faits militaires, le témoignage prend parfois une dimension plus personnelle.
Le général Michel Gondi Gueu explique avoir longtemps choisi le silence, estimant que certaines périodes imposaient la retenue plutôt que la polémique.
Il s'appuie notamment sur une pensée de Bernard Binlin Dadié : « C'est ce qu'un homme n'a pu dire de son vivant qui rend lourd son cercueil », ainsi que sur un passage de l'Ecclésiaste : « Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler. »
Selon lui, le moment est désormais venu de livrer sa part de vérité, non pour raviver les blessures du passé, mais pour apporter sa contribution à la compréhension d'une période particulièrement complexe de l'histoire de la Côte d'Ivoire.
Il affirme vouloir transmettre aux générations futures le témoignage d'un acteur ayant exercé des responsabilités militaires au cœur des événements qui ont profondément marqué le pays.

Une contribution à un débat historique toujours ouvert
La publication de ce témoignage intervient dans un contexte où les responsabilités liées aux crises ivoiriennes de 1999, 2000 et 2002 continuent d'alimenter les débats publics.
Les récits des anciens responsables politiques et militaires offrent des éclairages parfois différents, voire contradictoires, sur des événements qui demeurent parmi les plus sensibles de l'histoire contemporaine ivoirienne.
En livrant sa version des faits, le général Michel Gondi Gueu entend défendre son parcours, répondre aux accusations dont il dit faire l'objet et inscrire son témoignage dans la mémoire collective.
Son récit constitue la position de son auteur sur ces événements et vient s'ajouter aux nombreuses versions déjà connues, contribuant ainsi à un débat historique qui reste ouvert.
Le témoignage du général de corps d'armée (2e section) Michel Gondi Gueu apporte un éclairage supplémentaire sur une séquence majeure de l'histoire contemporaine de la Côte d'Ivoire. Comme tout récit émanant d'un acteur ayant exercé de hautes responsabilités, il constitue une source qui s'ajoute aux autres témoignages, archives et travaux de recherche consacrés à cette période.
Au cours de sa carrière, Michel Gondi Gueu a occupé plusieurs fonctions importantes au service de l'État. Officier supérieur des Forces armées, il a notamment été commandant de la Garde républicaine, chef de cabinet militaire du Premier ministre chargé de la Défense, chef d'état-major particulier du président de la République, avant d'exercer les fonctions de ministre des Sports et des Loisirs. Il a ainsi servi la République sous plusieurs chefs de l'État, dans des contextes politiques et institutionnels parfois particulièrement éprouvants.
En choisissant de rendre publique sa version des faits près d'un quart de siècle après les événements, le général Michel Gondi Gueu apporte sa contribution à l'effort de mémoire nationale. Son témoignage s'inscrit dans une démarche qui consiste, pour de nombreux anciens responsables civils et militaires, à transmettre leur vécu afin d'enrichir la compréhension d'une période complexe de l'histoire nationale.
Dans un État de droit, les débats sur l'histoire, les responsabilités et les choix des acteurs publics sont légitimes. Ils gagnent toutefois à être conduits dans le respect de la dignité des personnes, sur la base de faits établis et dans un esprit de recherche de la vérité. Les services rendus à la Nation par les femmes et les hommes ayant exercé de hautes responsabilités publiques peuvent être reconnus, tout en laissant place à un examen critique de leur action lorsque celui-ci s'appuie sur des éléments vérifiables.
Au-delà des divergences d'appréciation que peuvent susciter les crises de 1999, 2000 et 2002, le parcours du général Michel Gondi Gueu rappelle celui d'un officier qui a consacré plusieurs décennies au service des institutions de la République. Son témoignage vient enrichir la mémoire collective et rappelle que l'écriture de l'histoire repose sur la confrontation des sources, le respect des faits et la pluralité des points de vue, plutôt que sur les seules polémiques ou les jugements hâtifs.
Une correspondance particulière de JB GNININCHION

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