Pendant que la Côte d'Ivoire multiplie les lycées d'excellence pour ses filles, ses garçons les plus brillants restent sans filet — et la rue, elle, ne fait pas de sélection.

Depuis 2011, la Côte d'Ivoire a fait du mérite scolaire féminin une priorité nationale. Le pays est passé de 5 à une quinzaine de lycées d'excellence pour jeunes filles, avec internat, encadrement psychosocial et discipline renforcée. Un projet ambitieux, salué à raison. Mais un chiffre interpelle : dans ce même dispositif, il n'existe aucun lycée d'excellence pensé, construit et dédié exclusivement aux garçons.

À LIRE ÉGALEMENT : CIV/4e Salon des Femmes d'Honneur 2026 : le numérique présenté comme un accélérateur de réussite pour les femmes

Un dispositif à sens unique

Le paysage est sans ambiguïté. D'un côté, huit lycées d'excellence de jeunes filles répartis sur le territoire — Aboisso, Adzopé, Boundiali, Daloa, Odienné, San-Pédro, Sinématiali, ainsi que le Lycée Mamie Adjoua de Yamoussoukro — auxquels s'ajoutent des établissements à statut spécifique réservés aux filles : Sainte Marie de Cocody, Mamie Faïtai de Bingerville, les lycées modernes de jeunes filles de Bouaké et de Yopougon. Une quinzaine d'établissements au total sont aujourd'hui prévus ou en construction dans le cadre de ce programme, financé notamment avec l'appui de la BOAD.

De l'autre côté, un seul établissement mixte officiellement classé « lycée d'excellence » accueille des garçons aux côtés des filles : le Lycée d'Excellence Alassane Ouattara de Grand-Bassam (le Lycée Houphouët-Boigny de Korhogo applique également des critères d'accès mixtes, mais sans porter officiellement le label « lycée d'excellence » filles/garçons au même niveau structurel). Nulle part n'existe un établissement pensé, dès sa conception, pour repérer, encadrer et faire éclore l'excellence chez les garçons, avec internat et suivi dédiés, comme cela existe pour les filles.

Ce déséquilibre n'est pas un détail statistique. C'est un choix de politique publique — compréhensible dans son intention initiale de rattraper un retard scolaire féminin historique — mais qui, quinze ans après son lancement, n'a jamais été corrigé par un pendant masculin équivalent.

Quand l'école n'encadre pas, la rue prend le relais

La conséquence la plus grave de ce déséquilibre ne se lit pas dans les statistiques du Baccalauréat, mais dans la vie quotidienne des quartiers populaires d'Abidjan. Pendant qu'une fille brillante d'un village reculé peut être repérée, internée, nourrie, suivie psychologiquement et protégée d'un environnement difficile, un garçon tout aussi brillant né à Abobo, à Yopougon ou à Adjamé reste en externat, livré à lui-même dès la sortie des cours.

Pas d'internat pour le soustraire à un quartier parfois gangrené par la délinquance. Pas de suivi psychosocial pour l'accompagner dans un environnement familial souvent fragilisé. Pas de discipline structurante pour canaliser une énergie et une intelligence qui, faute de cadre, peuvent se retourner contre lui-même et contre la société.

C'est cette mécanique que certains chercheurs en sciences sociales, dont le professeur Henri Bah, ont théorisée sous le concept d'« écologie du crime » : lorsque l'institution scolaire cesse d'encadrer une jeunesse, un autre système — informel, violent, structuré autour du gang ou de la rue — vient occuper l'espace laissé vacant. Le décrochage scolaire, l'oisiveté et l'exposition aux réseaux de délinquance ne sont pas une fatalité culturelle : ce sont souvent le symptôme d'un vide institutionnel.

Une excellence qui ne devrait pas avoir de genre

Il ne s'agit pas de remettre en cause la légitimité des lycées d'excellence pour jeunes filles. L'histoire éducative ivoirienne justifie amplement cet investissement : les filles ont longtemps été moins scolarisées, moins soutenues, plus exposées aux mariages précoces et aux grossesses qui interrompent leur scolarité. Ce combat reste d'actualité et mérite d'être poursuivi.

Mais l'équité ne se décrète pas à sens unique. Un garçon brillant né dans un quartier difficile n'a pas choisi son point de départ, pas plus qu'une fille n'a choisi le sien. Les deux méritent un filet de sécurité institutionnel à la hauteur de leur potentiel. En laissant l'un sans structure dédiée pendant que l'autre en bénéficie pleinement, l'État ivoirien fragilise, sans le vouloir, l'encadrement d'une partie entière de sa jeunesse la plus prometteuse — celle-là même qui, mal accompagnée, peut basculer vers la délinquance plutôt que vers l'université.

Ce qu'il faut corriger

Trois pistes méritent d'être posées sur la table des décideurs :

  1. Créer un réseau de lycées d'excellence pour garçons, avec internat, suivi psychosocial et discipline, calqué sur le modèle qui a fait ses preuves pour les filles — en priorité dans les zones urbaines à forte pression sociale (Abobo, Yopougon, Adjamé, Koumassi).

  2. Renforcer le caractère mixte de certains lycées d'excellence existants ou à construire, pour que garçons et filles brillants d'un même territoire bénéficient du même encadrement.

  3. Documenter et objectiver le lien entre décrochage masculin, absence d'encadrement et délinquance juvénile, afin que la décision publique s'appuie sur des données plutôt que sur des intuitions.

L'excellence n'a pas de genre. Le mérite scolaire d'un garçon d'Abobo vaut celui d'une fille d'Odienné. Tant que l'un des deux reste sans filet, la promesse d'équité éducative de la Côte d'Ivoire demeure inachevée

Cornerstone

Document officiel · Certificat d'authenticité inclus